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Bruno Cornillet: “Je suis devenu pro au sommet de Stand Ar Garront sur le Circuit de l’Aulne 1983”

Bruno Cornillet est un ancien coursier devenu professionnel à l’âge de 21 ans, en 1984. Recruté par Bernard Tapie sous les conseils de Bernard Hinault, le jeune Breton remporta le Tour de Valence pour sa première année pro, il termina aussi  3ème des 4 jours de Dunkerque derrière son leader Hinault et Jean Luc Vandenbroucke sans oublier sa  3ème place sur Paris Camembert.  Ce chapitre de sa vie, ce sont 12 années passées dans le peloton sous le team La Vie Claire, Peugeot, Team Z et Chazal König, 12 années de rencontres, de vie, de moments glorieux et aussi difficiles… 

Plus tard, il remporta des étapes sur le Critérium du Dauphiné, de Paris Nice, le général du  Circuit de la Sarthe,  le Grand Prix de Plouay, le Tour de Vendée, Paris Bourges, fit des tops dix sur les Monuments comme sa 9ème place sur Liège Bastogne Liège, une belle 14ème du Tour de France 1989, 10 ème du Giro 1992…  Bref un palmarès que peu de Français possèdent à l’heure actuelle dans le peloton pro.

Pourtant, le “gamin rêveur” ne faillit jamais ne passer professionnel si  trois hommes ne l’avait pas remarqué un jour sur les pentes du Stand Ar Garront sur le Circuit de l’Aulne en 1983. Il est des rencontres, non des hasards…

Ces 3 hommes se nommaient: Bernard Tapie, Bernard Hinault et Maurice Le Guilloux. Ils avaient un projet qui se nommait alors le team “La Vie Claire”, un projet dingue, ambitieux et impossible pour le commun des mortels. Mais pourtant…  

Bruno Cornillet, l’ancien pro devenu pilote de ligne chez Air France via sa filiale HOP, nous raconte cette journée et ces rencontres qui ont changé sa vie à jamais par une après midi de septembre 1983 

 

Bruno Cornillet

” Je suis un passionné de cyclisme, de la vie, de l’impossible. J’avais deux rêves, celui de courir le tour de France et celui de voler. J’ai réussi à les atteindre. Je les dois à plusieurs personnes et parmi elles , il est 4 hommes : Ange Roussel, Bernard Hinault, Bernard Tapie et Maurice Le Guilloux. Et l’un de ces rêves, je l’ai réalisé par une après midi en 1983 sur le Circuit de l’Aulne et , par ricochet, mon deuxième aussi puisque l’argent gagné en tant que pro m’a permis de passer mon brevet de pilote et de voler.

Mon histoire est sûrement banale mais à l’approche des Boucles de l’Aulne, les souvenirs me sont revenus ce soir au coin du feu. J’ai pris ma plume et je vous les raconte sur notre site qu’est Be Celt.

En 1983, j’avais tout juste 21 ans et j’avais claqué quelques belles courses chez les amateurs. J’avais rejoint le Bataillon de Joinville et l’équipe de France sous la direction de Yves Hezard. On préparait les championnats du monde du contre la monte par équipes (100 kilomètres à l’époque mais on allait très vite) et les Jeux Olympiques de 1984.  Et c’est là qu’est survenu le “clash” qui va alors changer ma vie

D’abord fidèle à la Bretagne, à Ange Roussel et à mes potes, notre clan

Ange Roussel voulait que je sois dans le team Bretagne pour les championnats de France du contre la montre par équipes (100 kilomètres). Je dois tout à ma Bretagne, ma vie, mon caractère, mon amour du vélo, mon apprentissage de tout ça. J’ai donc donné ma parole à Ange que je serais là.

Mais voilà que Yves Hezard veut que le Team France aille sur le Tour de Rhénanie en Allemagne. Je ne parle pas de ma promesse à Yves, celle faite à Ange, et je vais donc à cette course par étapes. Je démarre fort sur ce tour et au bout de quelques étapes, je me retrouve 5ème du général avec la possibilité d’un podium. A partir de là, le soir, je me dis que je suis dans la “merde”.  Mais je tiens ma parole surtout envers Ange et les potes du team Bretagne. On va gagner ce putain de contre la montre national.

J’ai menti à Yves Hezard pour tenir ma parole mais je ne le regrette pas

Un matin, je dis à Yves:”Ok, je suis malade, j’ai une crise de foie, je peux plus rouler”. Yves reste dubitatif. Je rentre en Bretagne et on devient champion de France. Inutile de vous dire que Yves Hezard ne me portera plus jamais dans son coeur. Mais d’abord fidèle à la Bretagne, à Ange Roussel et à mes potes, notre clan.

Donc Yves, presque 40 ans après, je te l’avoue.. Oui ce jour là je t’ai menti mais je ne le regrette pas, j’avais fait une promesse à Ange Roussel.

Yves m’en voulait mais qui peut le blâmer? Je le comprends. J’ai appris par la suite que je n’étais que remplaçant du team France pour le championnat du monde du contre la montre par équipes. Tout le monde savait pourtant que j’étais le meilleur, même le “Télégramme” de l’époque avait titré à l’époque: “Bruno Cornillet, plus fort que les Français“. Je payais le prix…

Donc me voilà parti  légèrement énervé sur le Circuit de l’Aulne par cet après midi de septembre avec le team du Bataillon de Joinville, équipe amateur invitée parmi les cadors qu’étaient Lemond, Moser, Hinault, Kelly etc.. J’avais 21 ans et j’avais envie de montrer qui j’étais, j’avais la dalle, la hargne. Surtout que j’étais au pic de ma forme après un an de durs labeurs à l’entrainement, au niveau diététique, tout ce que m’avais appris ange Roussel.

Sur la Côte de Stand Ar Garront le peloton des cadors était derrière moi,  moi le jeune amateur de 21 ans, et tous tiraient la langue

Et on prend le départ. Je m’étais dit que j’allais mettre le feu au peloton, histoire de…  Alors, à chaque passage de la légendaire Côte de Stand Ar Garront, je remontais le peloton et je prenais les commandes à bloc, en mode full-gas. Je me souviens de ce peloton en file indienne qui explosait avec moi devant. Putain ce que j’étais fier comme un coq!  Les champions tiraient la langue à mes coups de pédale. Je mettais le feu dans la vallée.. A un moment, j’étais dans l’échappée avec des cadors comme Moser, Fignon, Lemond, moi le petit amateur Breton de 21 ans.

Bernard Hinaut? C’est ça et moi je suis le Pape

Le soir de la course, un coureur nommé Maurice Le Guilloux a demandé à tout le monde qui j’étais. Lui et son leader Bernard Hinault me cherchait. Mais j’étais déjà parti très loin. En 1983, les portables n’existaient pas, internet non plus. Ils m’ont cherché durant quelques jours.

 

Je me souviens de ce moment. Mes parents avaient un commerce à Lamballe. Ils se rendent donc au commerce de mes parents mais la vendeuse leurs dit qu’ils sont partis en vacances chez un ami à Nîmes. Bernard Hinaut prend le numéro de l’ami en question et l’appelle et ce fut un drôle de moment que je vous narre en quelques lignes.

Bernard Hinault à l’ami de mes parents;” Bonjour je suis Bernard Hinault et je cherche la famille Cornillet

L’ami: “Bernard Hinault? Et moi je suis le pape…. Allez au revoir! “

Bernard Hinault:Mais c’est vrai, je suis vraiment Bernard Hinault” 

L’ami:Oui et moi je suis le Pape que je te dis.. Bon tu raccroches là .

Mon père prit le téléphone et parla à Bernard. Il me passa le message à mon retour des 3 jours de Cherbourg où j’avais gagné l’étape Reine devant la Mafia Normande (clin d’oeil à mon ami Daniel Mangeas).

Et par un matin, je me retrouvais à rouler à l’entraînement avec Philippe Leleu, Jean François Rault, Marc Gomez et Bernard Hinault qui nous expliqua le projet de l’équipe “La Vie Claire”.  Quand j’ai demandé qui était le sponsor et le nom du boss, j’avais mal saisi. J’ai donc demandé bêtement: “Un marchand de tapis sponsor du team? ”

Et je suis devenu pro à 21 ans, presque 22 ans. Nous étions 2 néo pros au début avec Niki Ruttimann. Cette année 1984, j’ai gagné le Tour de Valence, 3ème des 4 jours de Dunkerque que Bernard avait gagné. Niki avait claqué la Classique de San Sébastian. La Vie Clair comptait 7 Bretons, c’était un team géré par les Bretons quelque part bien avant Arkea Samsic ou B&B Hotels (rires).

Merci Bernard et Bernard, merci pour tout 

On avait deux boss, deux Bernard avec Hinault et Tapie. Deux grands bonhommes qui avaient des rêves et qui nous ont montré à tous que rien n’est impossible. Bernard Tapie nous a dit un jour:  “La vie est une promesse d’aventure, souvent extraordinaire, jamais impossible.

Je n’ai pas été à ton enterrement Bernard (Tapie) car il  y avait trop de monde. Mais j’ai pleuré, beaucoup,  même si tu n’aurais pas voulu. Tu as créé les bases notre monde pro, tu as été celui qui a changé notre monde, nos vies, tu es celui qui a osé….  Cette phrase que tu répétais souvent, je l’ai apprise par coeur et je l’ai appliqué le reste de ma vie. Ma vie est une aventure extraordinaire et rien n’est impossible.  De mes années de coureurs à vos côtés et au manche de mon avion, je me souviens toujours de vos visages, vos sourires et ce que vous m’avez  tous appris.

Merci  à tous ( et même à ceux qui ne m’ont pas sélectionné pour les mondiaux de 1983) de m’avoir permis de réaliser mes rêves et de m’avoir fait confiance, d’avoir vu en moi ce gamin un homme aussi cinglé que vous sur cette côte de Stand ar Garront du Circuit de l’Aulne

Bruno Cornillet à gauche (encadré) , la Vie Claire

 

“Il n’est pas de hasard, il est des rendez-vous, pas de coïncidences”. Merci Bernard (Tapie), Bernard (Hinault), Ange Roussel, Maurice Le Guilloux et tant d’autres. 

A tous, à tout jamais dans mon coeur, ensemble dans cette aventure belle et pure qu’est la vie

Bruno Cornillet